Le 8 décembre, les personnels de l’Université de Lorraine recevaient des services de la présidence un message avec le sujet suivant : [pers-ul] Se former à la laïcité – une démarche essentielle pour notre communauté universitaire

Le message en question nous interroge à plusieurs égards, mais avant de nous prononcer sur le fond, nous commencerons par un commentaire concernant la fin du message :

« Je vous invite également à signaler à vos responsables de composantes ou de directions tout fait susceptible de constituer une atteinte au principe de laïcité [en gras dans le texte d’origine] dont vous seriez témoins. Vos responsables communiqueront ensuite à l’adresse referent-laicite@univ-lorraine.fr ces signalements qui nous permettront de disposer d’une vision précise des situations rencontrées et d’alimenter la rédaction du rapport annuel d’activité adressé au ministère et au référent national. … »

Pratiquons donc ce sport national qu’est la délation, car nous nous trouvons dans l’obligation de signaler l’existence d’enseignements et de diplômes de théologie au sein de l’université de Lorraine qui semblent très fortement liés, au minimum, à la hiérarchie catholique. Voici un extrait que l’on trouve sur le site de l’université de Lorraine à propos du DU Pédagogie religieuse [1] :

« Il ouvre droit à la possibilité de donner un enseignement religieux dans le primaire. Il s’agit d’une initiation fondamentale en Bible, en théologie, en éthique, en histoire de l’Eglise, ainsi qu’une initiation aux méthodes actuelles de la pédagogie religieuse. 

Pour les non-bacheliers et les étudiants qui ne remplissent pas les conditions d’accès aux Diplômes d’université, cet enseignement est sanctionné par un Diplôme diocésain. »

Nous nous interrogeons, est-il conforme à l’esprit de la loi de 1905 que la formation d’enseignants de religion catholique soit à la charge de l’université publique ? 

Au-delà du caractère potentiellement polémique de ce commentaire vis-à-vis du régime concordataire du département de Moselle, l’appel à signaler les possibles dérives ou manquements à la laïcité nous semble être d’une gravité extrême. Il ouvre la boîte de Pandore et les militants d’extrême droite des campus ne manqueront pas de s’en emparer dans les années à venir, bien au-delà des questions de laïcité. A l’heure où les études décoloniales, la pensée intersectionnelle, la pensée anti-raciste sont attaquées publiquement, nous sommes toutes et tous des cibles potentielles de futurs signalements. 

Mais, comme nous l’avons laissé entendre au début de notre intervention, le cœur de notre propos est encore ailleurs. Dans le message que nous avons toutes et tous reçu, nous apprenons que cette formation a un caractère obligatoire et qu’il s’agit d’une ressource en ligne. Deux raisons déjà qui nous engagent à refuser de la suivre. Nous sommes défavorables aux certifications, une forme de fichage selon nous, et aux formations en ligne. Nous sommes au contraire attachés à cette forme éprouvée qu’est l’échange en « présentiel », car nous pensons qu’il permet davantage d’interactions et certainement des interactions plus humaines qu’avec un écran. 

Parce que nous voulons une éducation et un ESR émancipateurs, nous considérons que les contenus scientifiques, historiques, littéraires… doivent pouvoir être enseignés non seulement en toute indépendance des pouvoirs économiques, mais aussi hors de toute contrainte des pouvoirs religieux. Puisqu’il est notoire que les autorités religieuses produisent généralement plus de dogmes que de savoirs critiques, et que certaines d’entre elles sont de fait totalement hostiles à ces savoirs critiques, il faut qu’elles soient privées de tout droit de regard sur les travaux de recherche comme sur les contenus enseignés. Mais les autorités religieuses sont également, le plus souvent, porteuses de conceptions sociales réactionnaires, patriarcales, sexistes et homophobes, et elles cherchent à imposer leurs normes comportementales (tenues vestimentaires, sexualité, avortement…) aux fidèles, voire à toute la société. Défendre une éducation émancipatrice, c’est ouvrir les jeunes au monde, à d’autres pensées et pratiques que celles qui leur sont transmises dans le cadre familial ou amical : la laïcité, indépendance absolue vis-à-vis des autorités religieuses, en est donc un prérequis.

Un sujet tel que la laïcité, instrumentalisé dans notre pays depuis des années pour justifier la discrimination d’une partie de la population — un point que nous développons dans un instant —  nécessite selon nous une diversité de points de vue et nous estimons indispensable qu’un échange de qualité puisse avoir lieu, plutôt qu’une parole, fût-elle éventuellement savante, qui présente ce que dit la loi. Nous avons à l’Université de Lorraine des collègues philosophes, sociologues, historiens ou historiennes, juristes, qui s’interrogent en chercheurs et chercheuses et en enseignant·es sur cette question. À titre d’exemple,  mentionnons que le même jour que le message que nous commentons ici, nous recevions également dans nos boîtes mail une invitation à un temps d’échange, le mot est important, organisé par des collègues sur la question de la « laïcité dans un monde en quête des identités ». 

Et pendant ce temps, sous la pression de l’extrême droite, de la droite extrême, de l’extrême centre, mais également de toute une partie de la gauche, on continue à stigmatiser les femmes musulmanes.

Parce que femmes et parce que musulmanes [2]. 

Contrairement à l’esprit de la loi de 1905, on tente en France d’instaurer une religion  laïque d’État ! Le sociologue François Dubet l’exprime ainsi [3] :

« Parler de laïcité devient une façon de revendiquer une France blanche et chrétienne, où tout le monde partage la même culture et les mêmes mœurs. Une façon de dire qu’on ne veut pas des musulmans. »

Et c’est là le point le plus important de notre désaccord avec une « formation » supposée expliquer, et probablement justifier au nom du principe de laïcité, la dérive des lois promulguées depuis une trentaine d’années pour stigmatiser une partie de nos concitoyens et surtout concitoyennes. Une formation qui doit démontrer à quel point nous sommes un pays tolérant. Un pays dans lequel, des rapports sont produits, des lois votées, puis confirmées au sein du Conseil d’État, la plupart du temps par une majorité d’hommes blancs de culture et tradition non musulmane, mais qui estiment savoir mieux que les femmes les raisons de leurs habitudes vestimentaires et comment elles doivent s’habiller.

Les dérapages identitaires et discriminatoires sont nombreux depuis la fameuse affaire du « voile islamique » à Creil en 1989. L’ennemi est nommé. On lit par exemple dans La Politique du Voile, de Joan W Scott [4], à propos du rapport Barouin de 2003, que la laïcité devient affaire d’identité nationale, une identité menacée non seulement par les intégristes islamistes, mais aussi par le « multiculturalisme et le communautarisme des musulmans modérés et de leurs soutiens français de gauche. » 

Et pourtant, les femmes engagées, icônes de la lutte contre les extrémismes et les discriminations, et qui choisissent de porter le voile, ne manquent pas. Citons Malala Yousafzai, militante pakistanaise des droits des femmes qui s’est illustrée par sa lutte contre le régime des Talibans, Amina J Mohammed, nigériane, secrétaire générale adjointe de l’ONU, spécialiste de l’éducation et de l’environnement, citons toutes ces combattantes kurdes, dont certaines portent le voile, et qui s’illustrent par leur lutte contre DAESH ou contre le régime extrémiste religieux iranien, avec celles qui refusent de le porter, citons en France, Latifa Ibn Ziaten, mère d’une victime du terrorisme religieux et qui milite contre la radicalisation, pour la paix et la tolérance et mentionnons toutes ces jeunes femmes qui choisissent de porter le voile et militent contre la violence, en soutien au peuple palestinien. 

Nous nous emparons donc de ces lignes d’une collègue de notre université : « l’État ne peut être considéré comme laïque que s’il assure aux individus la capacité à agir selon leurs convictions profondes (…), garantissant la non coercition envers les individus membres des minorités politiques,   convictionnelles ou culturelles. » et pour l’illustrer, nous rappelons ce slogan féministe « Trop court, trop long, c’est moi qui décide » !

Il n’y a de notre part aucun rejet de la laïcité en tant que telle, au contraire, notre conception est celle d’une laïcité émancipatrice qui veut la liberté de conscience, la non-coercition, la protection des minorités. Il est par conséquent hors de question que la laïcité soit accaparée par d’aucuns qui chercheraient à en faire une laïcité disciplinante, sécuritaire, identitaire, discriminante, donc normative.

[1] https://e-theologie.fr/du-pedagogie-religieuse/

[2] De manière générale, les femmes issues de la diversité migratoire et postcoloniale sont souvent la cible de discriminations (…) En France, 70% des victimes d’actes islamophobes sont des femmes (le plus souvent voilées), 71% en Belgique. Genre et islamophobie, Discriminations, préjugés et représentations en Europe, ENS éditions, 2021.  

[3] Cité dans Joan W Scott , La politique du voile, éditions Amsterdam, 2017.

[4] Lire au sujet de ce livre l’article de lundimatin : https://lundi.am/La-Politique-du-voile